jeudi 7 novembre 2013

Un passage de mon livre...

De Paris à Saint-Jean-des-Ollières

Je découvris la palette des tons nuancés du pays maternel, les couleurs que j’avais perçues au fond du regard tendre de ma mère. Paris s’offrit à moi à travers la grisaille des trottoirs des grands boulevards que je parcourais la main logée dans la sienne. Je humais l’air pour m’enivrer des odeurs qui y flottaient : la saveur douce et caramélisée des pralines aux étalages des marchands ambulants, et le parfum de fourrure, subtil et envoûtant, qui venait chatouiller les narines, incitant les passants à pousser la porte de la boutique voisine.

Mon père nous emmenait au café Le Brébant (jumelé à notre hôtel, Le Brébant Beau séjour) pour y prendre son demi habituel. C’est au son du juke-box que je fis mes premiers pas de danse à l’âge de 3 ans et demie. La samba, musique endiablée s’il en est, m’emportait déjà dans une frénésie presque incontrôlable, phénomène qui m’a depuis accompagnée à travers les années et jusqu’à aujourd’hui. Tant qu’il me restera un atome de vie, je sentirai au fond de moi les battements de la mesure à l’image de ceux du cœur humain. Éternel recommencement, pareil à celui des journées, des saisons, des années, ce rythme lancinant évoque aussi le retour régulier des semailles et de la récolte. Ou peut-être aussi le grand commencement et la grande fin… Nous vivons et vibrons tous au rythme de l’horloge du temps, universellement soumis au grand Maître du monde, dans l’éternité…

L’hiver arriva avec ses marrons chauds dont le parfum d’écale grillée restait suspendu dans la fraîcheur du vent. En fermant les yeux, je revois aujourd’hui encore les bouches de métro, pareilles à des ouïes géantes, crachant un air chaud chargé des étincelles jaillies des rails, sous la pression brutale des roues. Sur l’asphalte de ces boulevards, mes petits pieds ont laissé leur empreinte, effacée depuis par l’œuvre du temps. J’ai gardé le souvenir étrange de ces séances de marche rapide (avec une maman sportive…) où je réussissais à adopter le rythme régulier et énergique de ma mère. Il m’arrivait de m’endormir sans que cela empêchât mes jambes de poursuivre leur mouvement machinal… Les passants, scandalisés par ce spectacle révoltant, proféraient alors des paroles de reproche à l’intention de ma coupable mère, qui n’en perdait pas pour autant son superbe aplomb. Car, estimait-elle, il est bon de faire, le plus souvent possible, d’une pierre deux coups!



Nous habitions à quatre une chambre d’hôtel exiguë et inconfortable, boulevard Poissonnières. Une cuisine avait été improvisée dans la salle de bains-W.C. Combinaison plutôt incompatible… C’est là que je passais, docile, le plus clair de mon temps en compagnie de ma mère qui s’affairait dans l’art de concocter des mets délicieux embaumant l’appartement, ou de confectionner, à l’aide de chutes de fourrure acquises à la boutique du boulevard, d’élégants manteaux, chapeaux et manchons, ou, dans des morceaux de tissu frais et léger, robes et salopettes dignes des grands couturiers… lorsqu’elle ne tricotait pas des gilets ou des bonnets fort seyants. Il m’arrivait souvent de marcher sur la pointe des pieds pour aller replacer le sel dans notre petit buffet (rapporté d’Algérie) se dressant entre les deux lits de l’unique chambre, que je revois les volets clos de jour comme de nuit. Une primo-infection y gardait ma sœur alitée. Malgré mon très jeune âge, je m’efforçais de demeurer silencieuse pour lui permettre de s’assurer des heures de sommeil qui la mèneraient, à coup sûr, vers la guérison. Et pour mettre toutes les chances de son côté, ma mère, toujours attentive, avait réussi à nous éloigner de ce taudis malsain pour nous offrir l’air de la montagne, particulièrement bénéfique pour une enfant atteinte des premiers signes de la tuberculose. Contrairement à ce qu’auraient fait la plupart des mères, elle a refusé de l'envoyer au sanatorium où ma sœur aurait vécu loin de la famille. Nous nous retrouvâmes bientôt toutes les trois à Saint-Jean-des-Ollières, un petit village pittoresque, retiré, du Massif Central. Mon père, officier de l’armée de l’air, était, à l’époque, retenu à la base militaire de Villacoublay. Il ne fut donc pas des nôtres, à notre grand regret. Ses visites, aussi rares fussent-elles, illuminèrent cependant notre séjour au grand air d’une joie sans pareille…

Jeanne
Années 1990

Aucun commentaire: